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Un livre L'histoire de Cállainn l'île de l'hiver

|| La Guerre des Hautes Terres || Les raids tromlaigh || La bataille de la forteresse flottante || L'invasion tromlaigh || La mort mystérieuse du souverain Edrick Strongheart ||


Il est, au nord des terres des grands royaumes, une île prospère et fertile qui porte le nom de Cállainn, l'Ile de l'Hiver. Cette île, dont le peuple est fier et vaillant, n'a jamais été domptée par un envahisseur étranger qu'il soit Cahir, Tromlaigh ou de l'empire Naashi. Les richesses de l'île sont simples : produits de la terre, chevaux et ressources minières dans le nord. Les prendre coûterait cher, et l'île peut compter sur la force de son peuple pour repousser quiconque tenterait une telle entreprise.

Les dieux de l'île sont anciens et craints des hommes pour leur pouvoirs et leur tempérament. Sans pitié, ils aiment les hommes forts et courageux.
Trois dieux principaux siègent au sommet du panthéon de Cállainn:

Fafnab le Grand, dieu de la guerre et de la chasse. Représenté comme un grand guerrier barbu et casqué, armé de son arc et de son épée, Fafnab hante les forêts en compagnie des plus nobles animaux et les champs de bataille où il se bat aux côtés des plus justes et courageux combattants.

Reggir le Rouge, dieu des artisans et forgerons. Reggir rend régulièrement visite aux orfèvres et aux artisans qui façonnent les plus beaux bijoux et les épées les plus tranchantes. Il leur offre souvent sa bénédiction qui empêche les armes de rouiller et fait briller les pierres précieuses de mille feux. Il est souvent représenté comme un citadin richement vêtu et au regard amusé.

Stefren le Clair, dieu du chant et de la fertilité. Stefren est celui que les femmes invoquent dan l'espoir d'enfanter et que les bardes désirent avoir à leurs côtés lorsqu'ils vont chanter devant une importante assemblée. Séduisant et lumineux, Stefren est souvent représenté drapé de blanc et avançant nu pieds une lyre à la main.

Outre les trois dieux majeurs de Cállainn, d'autres sont également vénérés sur l'île, comme par exemple Ogma, le dieu cerf, Manakann le dieu des océans et des tempêtes ou Enla la déesse du foyer. Certains dieux ont été apportés sur l'île par les Tromlaigh qui sont arrivés lors de leurs expéditions par le passé : c'est ainsi que sur les côtes est de la contrée on rend volontiers un culte à Frigg le dieu de l'hiver, Odin le maître des tempêtes ou même au rusé et nuisible Loki, dieu des voleurs et des menteurs, par extension des marchands.

Aussi loin que remonte la courte mémoire des hommes, l'île de Cállainn fut habitée de deux grand peuples aux dialectes et moeurs de vie différents, pourtant connus des peuples étrangers sous l'appellation commune de Caltarim : les uns, les Parras du sud, étaient agriculteurs et éleveurs sédentaires, tandis que les Gaidheal qui vivaient dans les collines du nord s'adonnaient plutôt à la chasse et avaient pour coutume de suivre les troupeaux au gré des migrations.

D'une nature vaillante et querelleuse, habitants du sud et du nord se mesurèrent souvent, en conflits d'une ampleur diverse allant du rapt de bétail bon enfant à de véritables batailles rangées. Pourtant, les liens du sang entre les deux peuples remontaient au tout début de la race de l'homme et ils étaient indissociables : toute famille vivant à la limite des terres des uns et des autres avait des sang-mêlés dans ses rangs. Aussi, d'ordinaire les conflits ne s'étendaient pas longtemps et n'avaient pas trop de répercussions sur les populations civiles.

La véritable inimitié entre gens du nord et du sud commença lorsque les habitants du sud, de plus en plus nombreux, eurent besoin de plus de terres pour y faire paître leurs troupeaux.

Tandis qu'au nord, la configuration politique en une multitude de clans et familles semblait encore bien convenir à tous, il n'en était plus de même au sud. La famille Strongheart, à l'origine une famille de petits guerriers, s'illustra par son art du dressage de chevaux. Ces bêtes donnèrent à leurs suzerains l'avantage plus d'une fois sur leurs rivaux, et le savoir-faire des Strongheart fut si bien récompensé que progressivement, de petits nobles qu'ils étaient, ils devinrent de grands propriétaires terriens. Ils défièrent finalement les autres nobles et prirent le pouvoir sur les autres chefs en tant que Rois de la lignée Strongheart. Les nobles survivants, dont on retrouve encore aujourd'hui les familles autour de la capitale, jurèrent tous allégeance aux puissants Strongheart.

Ces derniers, forts de leur ascension rapide, décidèrent bien vite de saisir les hautes terres occupées par les clans gaidheal afin d'y faire paître troupeaux de bestiaux et leurs grandes hardes. En effet, les Strongheart considéraient que tout Cállainn leur appartenait de droit, du moment qu'ils avaient vaincu ou surpassé tous les autres nobles.
Les premières propositions pacifiques, où les Strongheart proposaient aux clans de leur racheter leurs terres et de les aider à se réinstaller plus au nord furent accueillies avec dédain et colère.
Le souverain Strongheart, peu inquiet d'une réaction de ces gueux de montagne, envoya une petite troupe armée vider quelques villages. Cette action sonna le début d'une cinquantaine de terribles années de confit qu'on appela la Guerre des Hautes Terres.

La Guerre des Hautes Terres



Les choses s'envenimèrent bien vite : la troupe armée des Strongheart fut prise en embuscade, et trucidée. Différentes expéditions punitives furent envoyées contre les Gaidheal, et elles s'en prirent aux villages, aux femmes et aux enfants. Des émissaires du Roi furent retrouvés découpés en morceaux. La fille d'un chef de clan fut enlevée et violée par des chevaliers... Bien vite, la guerre prit une tournure bien plus horrible qu'aucun conflit qui avait eu lieu jusqu'alors. Elle s'éternisa, et des décennies de guérilla passèrent.

Les clans gaidheal se retrouvèrent finalement en grande difficulté : moins nombreux, moins bien armés, dotés d'une mauvaise cavalerie et désunis, ils ne pouvaient espérer l'emporter en dépit de leur vaillance. Pour pallier au chaos ambiant, ils tinrent une assemblée des grands chefs de guerre où il fut décidé à la suite d'une série d'épreuves que Cead Fearghas serait leur chef à tous.
Un rude guerrier hargneux et déterminé à ne pas céder un pouce de sa terre aux Parras, Cead le Bleu décida de leur porter un coup décisif en les défiant là où ils se croyaient forts : au combat rangé en plaine. Pour contrer la charge de la cavalerie royale, Cead utilisa le feu et des meutes de molosses qu'il envoya attaquer les jarrets des destriers. Dans la confusion qui s'ensuivit, il se porta au contact de l'ennemi avec ses gaidheal armés de longues épées et de haches pour abattre les chevaliers désorganisés. Devant tant de difficultés, les Parras durent se replier et subir la honte de la défaite.

Cead le Bleu ne voulut pourtant pas s'arrêter en si bon chemin. Audacieux, il décida de pénétrer au coeur du territoire du Roi Harold Strongheart. Il divisa ensuite son armée en une multitude de bandes de pillards et maraudeurs, leur donnant pour instruction de commettre le plus de rapines et de dommages possibles sur les terres des Parras avant de retourner dans les Hautes Terres à l'approche de l'hiver.
Son plan fonctionna à merveille et encore aujourd'hui on se souvient de cette période comme de l'Automne Sanglant. Les gens de Fearghas commirent de bien terribles exactions : beaucoup de fermes isolées furent détruites, et nombre de marchands et de pèlerins périrent sur les routes.

Devant un tel soufflet, le Roi Harold décida de réagir avec toute la force qui lui était donnée. Il fit armer de nouvelles compagnies de gens d'armes, adouber les jeunes écuyers en quantité et enrôler une masse de paysans de force. Son écuyer, le jeune Baine Hightower, l'accompagna à la guerre avec une troupe de jeunes nobles avides de vengeance.

Alors que fondaient encore les dernières neiges de l'hiver, l'armée braillarde de Cead Fearghas descendit de ses collines pour avancer sur les Parras. Les éclaireurs des deux armées de repérèrent bientôt et les vieux ennemis se rapprochèrent inexorablement pour finalement se rencontrer à proximité du village de Killcarogh et de sa rivière.

La matinée de la bataille était fort fraîche, et pour narguer le Roi, Cead alla se baigner tout nu avec ses hommes dans le cours d'eau proche.
Cette bruyante vision agaça tant Harold qu'il ne put finir son petit déjeuner. Il ordonna qu'on crible ces malotrus de flèches, mais le vent joua un tour aux archers qui ne purent atteindre leurs cibles.
Lorsque les troupes royales eurent fini de se restaurer avant la bataille, Harold put enfin donner l'ordre d'avancer. En face de lui, en plein terrain découvert et prêts à rééditer l'exploit, se tenaient Cead le Bleu et ses guerriers gaidheal. D'une part et d'autre, on savait que la retraite signifierait la honte! Nul ne reculerait aujourd'hui!
Les Parras pouvaient compter sur leur nombre et leur cavalerie, les Gaidheal sur leur ruse et la hargne de leur chef.
Harold, pressé d'en finir, envoya la cavalerie après quelques salves de flèches. Les Gaidheal n'avaient pas eu le temps de préparer un terrain enflammé à cause de la pluie qui avait détrempé le sol, et les molosses n'étaient plus aussi nombreux qu'auparavant. Heureusement, ils avaient un nouvel essai à faire : le mur de piques. La belle et puissante cavalerie parras chargea en formation en coin, cherchant à fendre ce mur. Elle faillit y arriver, mais les flancs gaidheal se rabattirent sur les cavaliers, qui durent décrocher.
Harold envoya son écuyer Baine Hightower rallier les cavaliers, et descendit pour sa part de cheval pour aller s'expliquer avec Cead.
Entouré se son infanterie, au son des tambours et de trompettes, Harold alla à la rencontre des Gaidheal qui lui répliquèrent avec leurs cornemuses. La bannière des Strongheart claquant au vent, Harold baissa sa visière et donna le signal de la charge.
De son côté, Cead voyait enfin là, clairement, la chance d'en finir avec le pouvoir parras et d'obtenir une paix durable. Il fit abandonner les piques et charger ses hommes à son tour.
La terre trembla et se teinta de rouge lorsque les deux armées se ruèrent à l'assaut.
Cead, en se fendant un chemin jusqu'à son adversaire, ne pouvait qu'exulter : les paysans levés en masse fuyaient devant ses brutes, et les soldats aguerris étaient empêtrés par leurs lourdes armures et larges boucliers dans le sol boueux et glissant. Les Gaidheal, pieds nus et fermement campés, assénaient de grands coups qui fendaient boucliers et mailles pêle-mêle. Profitant d'une trouée, Cead vit son adversaire le Roi des Parras qui brandissait son épée vers les cieux pour redonner courage aux siens. L'occasion était là, et il la saisit. Découvrant hardiment son dos, Cead se rua sur Harold et lui asséna un magnifique coup d'épée qui fendit l'armure de son ennemi de l'épaule à la ceinture. Harold s'effondra, et eut encore le temps de faire un dernier geste hargneux de son glaive vers Cead avant de rendre l'âme.
Le chef des clans Gaidheal remonta la visière de son ennemi pour voir son visage, et fut surpris de la jeunesse de ce dernier. Alors retentirent les cris de son armée : « Nous sommes perdus, fuyons ! » abasourdi, Cead n'en croyait pas ses yeux. Harold, son infâme ennemi, chargeait ses hommes dans le dos ! Il avait rallié les fuyards ! C'était Harold qui était parti rallier la cavalerie parras, alors que son écuyer était resté avec l'infanterie et s'était fait passer pour lui!
La charge de Harold et ses cavaliers percuta avec une telle force les Gaidheal dans le dos que les corps virevoltèrent haut dans les airs avant de retomber. Aux cris de « Mort aux Clans ! » les chevaliers ne firent guère de quartier. Les Gaidheal commencèrent à refluer par les côtés et ce fut bientôt la débandade générale. Cead parvint à se faire une trouée, mais il fut rattrapé et occis par Harold et ses cavaliers qui le percèrent de leurs lances, sans dignité.

Battus et pourchassés sans répit puisque leurs poursuivants étaient montés et eux pour la plupart à pied, les Gaidheal se réfugièrent dans leurs places fortes. Là plusieurs chefs tentèrent de prendre le contrôle des hommes mais Erin Fearghas, femme enceinte de Cead, défendit avec tant de fougue la cause de son mari et de son fils à venir qu'elle assura à sa lignée la domination des clans.

La guerre des Hautes Terres, à savoir quasiment quarante-huit ans de guérilla et exactions suivies de deux grandes batailles rangées, se termina officiellement en 1037. Désormais dotés de suffisamment de terres pour leur population grandissante, les Parras renouèrent peu à peu des liens avec les Gaidheal. Ces derniers exportèrent leurs armes, parures et le minerai brut des montagnes du nord en échange de tous les produits de subsistance que le sud pouvait leur vendre. En somme, la paix était rétablie mais les Gaidheal avaient perdu leurs anciens domaines des Hautes Terres.

Les raids tromlaigh



La paix dura une belle quarantaine d'années, jusqu'à ce que d'étranges envahisseurs viennent saccager les côtes de l'est du pays. Appelés les Tromlaigh, ces fourbes personnages naviguaient à bord de rapides drakkars pour fondre de nuit comme de jour sur les villages parras, en voler les biens et quand possible des esclaves avant de repartir aussi vite que possible.
Les premiers raids ne firent guère de bruit, mais progressivement la gravité des dommages causés et l'audace des pillards arrivèrent jusqu'à l'oreille attentive du souverain qui attendait une excuse de ce genre.

En effet, Wulfric Strongheart, le puissant et riche souverain de l'île à cette époque, avait des désirs de conquête et de grandeur, il guettait avec attention les rois du continent pour des signes de faiblesse et avait été par trois fois se battre en personne avec ses excellents chevaliers de l'autre côté des mers pour la cause de l'un ou de l'autre. La paix avec les Gaidheal durait depuis un bon siècle et sa prospérité l'autorisait sans doute à des projets d'envergure.

Or, voici qu'arrivaient les Tromlaigh sur ses côtes. Ces derniers avaient déjà acquis leur réputation de pillards et de sauvages sur le continent. Excellents marins, ils frappaient et repartaient, parfois hivernant en terrain conquis avant de remettre les voiles. Issus de contrées extrêmement froides et inhospitalières recouvertes de sombres forêts aux dieux cruels, les Tromlaigh faisaient déjà peur sur le continent avant d'attaquer Cállainn.
Là où un souverain moins ambitieux aurait voulu se concentrer sur la défense des côtes, Wulfric opta pour l'audace et la gloire. Il fit mander émissaires et chevaliers sur le continent pour quérir des navigateurs habiles et des charpentiers capables de confectionner aux Parras de quoi arpenter les mers. Le projet du Roi étonna toute sa Cour, et certains n'hésitèrent pas à le taxer de fou et de dément dans son dos.

Une conspiration se développa contre lui, soutenue par deux vassaux proches du pouvoir. Cette conspiration était le fruit du mécontentement de l'arrivée d'autant de marins et charpentiers étrangers à la Cour, et de la fascination qu'ils exerçaient sur le Roi. Cette conspiration repartit pourtant d'elle-même dans l'ombre lorsque le puissant Connétable d'Oldstone donna tout son aval et son soutien au suzerain en affirmant à tous que pour vaincre les Tromlaigh et faire à jamais cesser leurs exactions il fallait leur livrer bataille sur l'eau et sur leur terre.

Les préparatifs allaient donc bon train, et toute une flottille fut bâtie en profitant de la bonne saison. Les habitant de Cállainn, les Caltarim, n'avaient auparavant jamais été de grands marins : quelques embarcations de pêche, des barges fluviales, quelques navires de transport et plaisance, en cela se résumait leur attrait pour le monde des eaux.

Lorsque la flotte d'invasion fut terminée, et que les raids tromlaigh eurent bien saigné les côtes, une foule nombreuse et vindicative se pressa dans les bureaux de recrutement. On enrôla en massa marins improvisés et combattants qui n'avaient jamais posé pied sur un navire, puis le Roi Wulfric, au terme d'une grandiose cérémonie qui coûta à elle seule un quart du prix de la flotte, lança son armanda contre les vils Tromlaigh méconnus d'outre-mer.

La flotte était commandée par l'Amiral Voreck, un solide continental des principautés marchands d'Hülande. Il fit donner de sages instructions pour que les lourds navires transportant armes, chevaux, provisions, outils et mille autres équipements nécessaires à une armée d'invasion ne se prennent ni dans les récifs près des côtes ni ne coulent lors des tempêtes. Hélas, la diversité de la flotte lui joua un bien mauvais tour. Quelques navires tromlaigh ayant été aperçus au large, un jeune capitaine parras voulut s'élancer à leur poursuite. Personne n'arriva à le retenir et il partit fougueusement à la poursuite avec une dizaine de navires. Il ne revint jamais. L'incident se reproduit hélas plusieurs fois.

Deux semaines plus tard, on pouvait enfin apercevoir au loin les fjords des terres tromlaigh. La phase d'approche se passa assez bien, mais les fjords étaient étroits et il était impossible de les gravir. En pénétrant dans l'embouchure de celui qui semblait conduire à une ville tromlaigh de taille respectable les malheureux membres du corps expéditionnaire furent accueillis par une pluie de flèches enflammées venue des hauteurs.

Une partie de la flotte avait déjà pénétré dans le fjord, et ce fut la panique. Entre ceux qui voulaient virer de bord, ceux qui voulaient continuer d'avancer et ceux qui voulaient surtout sauver leur peau au plus vite, ce fut une panique infernale. D'autant plus que les tromlaigh qui décochaient volée sur volée de flèches étaient vraiment nombreux. Les forbans s'étaient hissés sur les flancs du fjord à grand renfort de piolets et cordes et tiraient suspendus de là-haut.

Sur ordre de l'Amiral Voreck, la flotte s'extirpa du fjord juste à temps pour voir fondre sur elle de part et d'autre les agiles embarcations à tête de dragon des Tromlaigh. Ces derniers se glissaient habilement entre les navires de la flotte, boutant le feu à la coque des navires, brisant les rames ou le gouvernail à coups de hache. Les archers caltarim arrosaient ces insectes, mais les larges boucliers ronds qu'ils portaient au bras ou dans le dos les protégeaient bien trop.
Voreck aurait peut-être pu sauver la situation, mais un groupe de téméraires nageurs tromlaigh grimpa sur son navire et parvint à le tuer.
Privée de son Amiral, la flotte du Roi Wulfric était totalement désemparée. Abandonnant les navires endommagés et trop lents à leur sort, la plupart des navires prirent le large. Le sort des embarcations laissées pour compte fut funeste. On leur bouta le feu ou on les laissa dériver et leurs équipages mourir de faim. Ce fut une boucherie opérée sans retenue et sans honneur par les Tromlaigh, qui ne firent que très peu de prisonniers. L'entrée du fjord où se passa ce triste combat naval est encore aujourd'hui tapissée des casques, armures et boucliers des Caltarim qui on voulu défier les Tromlaigh chez eux. Ces derniers l'appellent le Fjord Doré.

La flotte de Wulfric vécut un retour au pays désastreux. Pourchassée jour et nuit, elle vit ses forces se faire dévorer peu à peu par la mer et les bateaux-dragon. Chaque jour qui passait, la meute de bateaux-dragon semblait grandir derrière eux et avalait de nouvelles victimes dans la nuit.

La bataille de la forteresse flottante



N'y tenant plus, le Baron Samuel Silverbird prit le commandement de tous les rescapés au coeur vaillant et fit demi-tour pour affronter les Tromlaigh. Une petite partie des bateaux de la flotte, environ un huitième, continua quant à elle son chemin vers les côtes salvatrices de Cállainn.
Samuel Silverbird regroupa ses navires, fit armer les archers et fondit sur les poursuivants. La taille des navires caltarim leur donna un avantage lors des premiers affrontements, car les assaillants de Silverbird pouvaient tirer des hauteurs sur les ennemis en contrebas. Puis, la meute tromlaigh commença à esquiver les mouvements de la flottille de Silverbird et s'acharna à isoler des navires pour les aborder de plusieurs côtés à la fois. Les Tromlaigh démontrèrent qu'ils se battaient fort bien à la hache et l'épée, et que leur cotte d'écailles n'avait que peu à envier aux cottes de mailles des chevaliers.
Silverbird parvint à faire tenir à ses navires une formation solide et serrée, et finalement les loups des mers se décidèrent à lancer la curée. La voyant venir et profitant de l'état très calme de la mer et des vents, le Baron Silverbird fit attacher solidement les navires entre eux, ce qui donna l'illusion aux hommes de Cállainn de se battre sur la terre ferme pour leur dernier combat.
De tous côtés les Tromlaigh s'élancèrent en hurlant de brutaux cris de guerre en honneur à leurs dieux exigeants. Précédés de leurs grappins, de crochets et de cordes ils montèrent rejoindre leurs ennemis.
La bataille dite de la Forteresse Flottante fut intense et digne d'être contée maintes fois pour les faits d'armes qui furent accomplis par nos Caltarim en sous-nombre. A un contre trois, contre cinq que dis-je ! Ils se battirent comme des lions et enseignèrent l'humilité à de nombreux ennemis trop confiants sous la conduite d'un Samuel Silverbird qui tint haut sa bannière jusqu'à la fin. S'il y avait au début de cette journée à bord de ces navires paysans, ouvriers et écuyers apeurés, lorsque la forteresse flottante sombra il n'y avait plus que des morts plus dignes du titre de guerrier que qui que ce soit. On dit que les dieux furent si impressionnés par la vaillance des guerriers caltarim que chaque année ils rendent quelques armes et os blanchis aux plages de Cállainn.

A la suite de cette bataille, les Tromlaigh reportèrent de quelque temps leurs funestes projets pour Cállainn.

Les survivants de la flotte revinrent conter au Roi Wulfric Strongheart ce qu'il était advenu. Furieux, le Roi vit dans la fin de sa flotte une preuve de trahison. Il fit décapiter les hésitants et les critiques qui avaient douté de son projet et entreprit même, sans succès, une campagne punitive sur le continent où on l'avait sans doute trahi en vendant ses projets aux pirates tromlaigh.

L'invasion tromlaigh



Une série de petites confrontations navales eut lieu, année après année, jusqu'à ce qu'en 1184, on annonce que les Tromlaigh venaient en force. Une flotte d'invasion glissait vers les côtes mal défendues de Cállainn, alors même que le Roi Wulfric bataillait pour sa vengeance sur le continent.

L'heure était grave, et le besoin de se défendre pressant. Norian Oldstone et Haldred Swifblade, les deux seigneurs dont les terres étaient le plus menacées par la flotte d'invasion se résolurent donc à rapatrier leurs troupes en campagne sur le continent avec Wulfric, qui vit cela d'un très mauvais oeil, et à préparer seuls leur défense. Les autres Barons avaient en effet suffisamment de soucis avec la guerre du continent pour pouvoir ou vouloir prêter main-forte aux Barons menacés.

Pour parer à l'invasion, les deux Barons firent construire, selon les plans de l'habile famille d'Oldstone connue pour ses maçons et tailleurs de pierre, des tours rondes servant à guetter l'arrivée de l'ennemi. La mission des tours était de prévenir les Parras du lieu de débarquement des navires à proue de dragon. Cela fait, il serait alors possible de préparer plus efficacement les défenses. De même, si les Tromlaigh débarquaient en plusieurs lieux, il serait possible de le savoir. De vaillants conscrits furent installés dans les tours et on attendit la prochaine manoeuvre des envahisseurs.

Ceux-ci, consultant leurs oracles, apprirent qu'un débarquement leur serait funeste. Les auspices s'obstinant à être des plus mauvais, les chefs tromlaigh parvinrent à ourdir un plan d'une rare bassesse. Ils restèrent au large des côtes, ne réalisant que de petits débarquements de pillage. Au début, grande fut l'agitation des tours, et pénibles les allées et venues inutiles de l'armée des Barons. Par la suite, on convint de nouveau codes de fumée et l'armée cessa de se déplacer pour de petites expéditions de rapine.

Hélas, les Tromlaigh ne faisaient pas qu'attendre. Capturant les navires marchands du continent, ils entreprirent de débarquer petit à petit des hommes dans le port de Livingstone, alors fief du Baron Oldstone. La belle ville de pierre blanche, majestueuse, était réputée imprenable. Elle l'était sans doute, mais les rats s'infiltrèrent en son sein par petits groupes, débarqués de navires marchands. Se fondant dans la foule bigarrée du quartier du port, ils avaient avec eux des esclaves de précédentes expéditions qu'ils faisaient parler pour eux. Les gens de Livingstone ne virent pas le mal venir.

Une nuit sans lune, les marauds s'emparèrent des tours de vigie et abaissèrent les chaînes d'acier qui interdisaient l'accès au port. La flotte tromlaigh, glissant sur l'eau, pénétra dans la cité endormie de Livingstone. Ce fut alors la Nuit Aveugle, une nuit de massacres et de rapines horribles. Une partie de la cité fut enflammée, et ce n'est que cinq jours plus tard que le brasier s'éteignit. Le Baron d'Oldstone, évidemment en compagnie de l'armée et absent, fut prévenu du désastre et manqua de défaillir en l'apprenant. Le Baron Swiftblade prit le commandement et disposa son armée autour de la cité de Livingstone pour bloquer l'armée d'invasion tromlaigh.

Ces derniers, heureux de leur action et bien installés dans une ville fortifiée, se divertirent en jouant avec les prisonniers. La plupart des hommes en état de se battre prirent part malgré eux à leurs jeux cruels : prisonniers aveuglés, assourdis ou à la langue tranchée et relâchés, hommes catapultés vivants par-delà les murs, pendus... chaque jour était assorti d'ignobles exactions.

Oldstone et Swiftblade étaient dans une terrible posture. Ainsi battus par la fourberie des Tromlaigh, ils avaient appris que Wulfric Strongheart revenait battu du continent. Connaissant son caractère et son humeur, ils savaient qu'ils allaient pâtir de leur échec à repousser les forces tromlaigh. Il leur fallait donc un succès pour sauver le pays et leur tête.

Ce fut Oldstone qui trouva un moyen de tenter l'impossible, car en réalité il était quasiment impossible de prendre Livingstone, surtout peuplée de Tromlaigh avides de sang et en nombre. Oldstone conservait en secret dans son entourage un alchimiste de renom, un certain Neutasius. Cet homme, docte et aventureux, venait du continent et avait en sus d'un nez impressionnant un don pour concocter les potions les plus invraisemblables, dont une sur dix était tout bonnement mirobolante.

L'une d'elles, et c'est la raison pour laquelle Oldstone s'était attaché les services de Neutasius, attaquait la pierre dont les murailles de Livingstone étaient bâties! Une telle découverte aurait pu coûter à l'alchimiste sa vie, mais Oldstone avait une âme noble et avait préféré s'attacher les compétences du savant homme.

En trois semaines, Neutasius prépara avec une armée d'assistants fébriles plusieurs chaudrons de cette mixture et on en arma les catapultes bâties sur place pour le siège. Un matin, en invoquant la bénédiction de Fafnab et le pardon de ses aïeux pour la destruction du chef-d'oeuvre qu'était sa forteresse, Oldstone donna l'ordre de pilonner les murs. Aux premiers rires tromlaigh succédèrent les hurlements de panique lorsque la pierre commença à fondre et se désagréger sous l'effet du produit de Neutasius.

Swiftblade et Oldstone organisèrent alors leur armée pour un assaut aux murs. Les chevaliers descendirent des montures et prirent places aux côtés et à la tête des fantassins et miliciens. Au son des cors et des murs s'effondrant, l'armée des Barons chargea. Les tromlaigh, beuglant et invoquant leurs dieux de la guerre, prirent place dans les brèches, leurs boucliers ronds collés les uns aux autres.

Le choc fut rude, et les combattants s'affrontaient pêle-mêle dans un espace réduit. Sur les pans de muraille encore debout, les maudits archers tromlaigh arrosaient les assaillants. Sous les flèches et les haches de lancer, les chevaliers parras devaient renforcer le moral des serfs levés en masse pour la guerre et se battre contre des guerriers avides de sang et dans un état second. Les champions tromlaigh, le corps nu et recouvert de peinture rouge, se jetaient en hurlant contre les guerriers de notre île en agitant hache ou épée à deux mains. Ces fous mouraient, mais causaient de terribles blessures à ceux qu'ils touchaient. C'était en vérité un corps-à-corps de la pire espèce, les brèches dans la muraille bientôt comblées par les cadavres. Pourtant, le courage des parras ne faiblit pas : contre un adversaire étranger inhumain, qui avait causé tant d'horreurs, l'esprit de vengeance était fort.

Ce qui vint à manquer fut simplement le nombre. Les Barons n'étaient que deux avec leurs forces, la majorité des forces de l'île étaient en train de revenir sur Cállainn avec notre Roi Wulfric. La détermination des assaillants ne suffit pas, car les Tromlaigh adorent le sang et la guerre, et ne craignent pas de mourir au combat, bien au contraire c'est à leurs yeux la meilleure des morts. Là où des hommes sensés auraient fui pour reprendre leurs navires, les brutes tromlaigh restèrent sur place et la bataille fit de terribles pertes de part et d'autre. Ce fut lorsque un chef de guerre tromlaigh du nom de Svorn affronta Norian Oldstone en combat singulier que se décida le sort de la journée. Engoncé dans sa lourde armure, Norian s'épuisa peu à peu jusqu'à ce qu'un terrible coup de hache de son ennemi ne lui brise son bouclier et tranche l'avant-bras. Le vaillant Baron d'Oldstone fut ramené vers l'arrière, et Haldred Swiftbalde ordonna la retraite.

Se repliant sur ses terres avec ce qui restait de l'armée, le coeur assombri, Swiftblade attendit les émissaires de Wulfric. Ce dernier, rentré à la capitale, le fit mander pour répondre de ses actions. Le Baron fit ses adieux à sa femme et enfants et alla se présenter à son suzerain.

Wulfric n'était plus que l'ombre de lui-même. Prématurément vieilli, aigri, celui-ci avait perdu sa fierté par deux fois : sa flotte avait été annihilée par des sauvages, et les traîtres rois du continent l'avaient battu ! Comme si cela ne suffisait, en son absence ses Barons avaient détourné une partie de ses impôts et de ses lois à leur profit, et l'est de son pays était envahi par les brutes honnies ! Il fallait que quelqu'un paie...

Haldred Swiftbalde fut ainsi décapité pour son incompétence un petit matin brumeux d'automne, avec l'assentiment silencieux d'une Cour où chacun craignait les fréquentes piques de colère du Roi. Wulfric se vengea même sur la veuve et les héritiers de Swiftblade, puisqu'il offrit les terres du défunt aux Tromlaigh honnis en échange de la paix. Les Tromlaigh ressortaient ainsi grands vainqueurs de la guerre en enlevant aux Parras les cités d'Oldstone et de Dearhill.

Cet aveu de défaite, vécu comme un grand déshonneur pour toute notre nation, était cependant inévitable. Le Roi n'avait plus la force, l'argent et la volonté de batailler. Il savait sûrement, en son fort intérieur, que les envahisseurs allaient vendre chèrement leur peau et que la guerre serait totale : il n'y aurait pas de merci, et s'il la perdait les dieux savent ce qui serait advenu des Parras. Rongé par l'aigreur et la honte, Wulfric scella la paix avec les ignobles envahisseurs et dut donner la chair de sa chair, son tout jeune fils Edward, en otage comme garantie de ses bonnes intentions. Le gamin fut emmené en terre tromlaigh, là où les neiges sont éternelles, et on ne le revit plus pour très longtemps.

Lorsque la bannière tromlaigh, le narval vert sur champ saumon, fut hissée sur la cité des Swiftblade et que la population terrorisée subissait les plaisirs des conquérants, Wulfric Strongheart mourut. Son fils Edrick allait lui succéder, et pour raffermir la paix du royaume en des moments si difficiles il résolut d'épouser dame Deirdre, fille du chef des clans Gaidheal, le Duc du Nord, Aodhan Fearghas...

La mort mystérieuse du souverain Edrick Strongheart.



En l'an 1206, Edrick Strongheart, souverain de Cállainn et fils de Wulfric Strongheart, tint un banquet en l'honneur des dix ans de son fils unique Rickard. Ce banquet, placé sous l'auspice bienveillant de Stefren et de ses prêtres-bardes, se déroula malheureusement de bien noire façon.

Alors que tous festoyaient et dansaient dans les grandes salles du palais royal, le Roi se sentit fort mal et fut pris de congestion : il ne parvenait plus à respirer et sa gorge était des plus irritées. La fête s'arrêta net. Les invités, à savoir les six Barons du coeur du Royaume, ainsi que le Baron Lugh, frère de la reine Deirdre, réalisèrent tous bien vite ce qui était en train d'advenir: tandis que le pauvre Edrick agonisait la nuit durant et finissait par rendre l'âme peu avant l'aurore, les seigneurs passèrent la nuit à négocier et à deviner ce qui allait se passer. Les germes de la discorde et de la révolte avaient été plantés.

On enterra le souverain en grande pompe dans le caveau des rois en la présence de tous les grands du royaume. Les deux ducs, Aldran et Aodhan vinrent assister à la cérémonie funèbre, mais les coeurs n'étaient pas au deuil. Tous savaient en effet très bien que commençait dès lors une lutte de succession comme Cállainn n'en avait pas connue depuis longtemps.

Cette lutte est en train de se dérouler aujourd'hui, en errac (printemps) 1207.
Rickard est trop jeune pour régner. Comme il doit être placé sous la tutelle d'un régent, le temps que le jeune prince arrive à sa majorité de 16 ans et puisse gravir à son tour les marches du trône, la reine Deirdre a été désignée sa tutrice.
Pourtant, ce choix est loin de faire l'unanimité : certains seigneurs n'apprécient pas qu'une reine étrangère soit, en tant que régente, la maîtresse du Royaume de Cállainn.
Le plus virulent opposant à cet état de fait est le puissant Duc Aldran, qui de ses terres du sud-ouest conteste ouvertement la régence à la Reine. Aldran est le chef de meute des conservateurs parras : ceux qui ne veulent ni des Gaidheal ni des Tromlaigh aux rênes du domaine de Cállainn.
Aldran n'est toutefois que le plus jeune membre de la fratrie de feu Edrick. Le deuxième fils n'est autre qu'Edward Strongheart. Anciennement l'otage des Tromlaigh, il est devenu l'un d'eux au cours des années. Récemment revenu sur Cállainn, il occupe Oldstone avec le titre de Duc. Sa femme est tromlaigh, et ses fils Njord et Hukko le sont donc à moitié. Edward est un guerrier charismatique, mais il sait bien que son passage chez les tromlaigh qu'il comprend mieux que les Parras ne le rend pas extrêmement populaire auprès du peuple.
En tant que deuxième membre de la fratrie, il aurait pourtant passablement de droits à la régence tant que Rickard reste mineur, surtout que son sang est totalement parras.

Dans un tel climat d'instabilité, il est clair que les petits barons vont saisir leur chance également. Rester neutre et discret peut être une tactique, pour éviter de s'aliéner les puissants ducs, mais en même temps il vaut mieux se placer pour recueillir les lauriers de la gloire et du pouvoir. Pour l'instant deux grands partis se sont formés : ceux qui soutiennent la Reine Deirdre et sa régence et ceux qui s'opposent à elle autour du Duc Aldran. Il serait pourtant simpliste de réduire à cela les soubresauts politiques qui agitent Cállainn.
Chaque seigneur a en effet ses objectifs propres, ses désirs secrets et ses ambitions. Il conviendra à la Reine, aux Ducs Aodhan Fearghas et Aldran Strongheart ainsi qu'au puissant Duc Edward Strongheart de savoir jouer avec les désirs des barons pour affermir leur emprise sur le monde et défaire leurs adversaires. Sans le soutien des petits barons et des chevaliers qui mèneront les armées au combat, nul grand ne peut espérer demeurer longtemps Roi de Cállainn.

Pour l'heure, nulle épée n'a été tirée du fourreau, mais on voit en cet errac 1207 les armées se masser aux frontières, les jeunes hommes se presser aux postes de recrutement et les maçons travailler d'arrache-pied à l'érection de nouvelles défenses. Et cela ne présage en fin de compte que le cortège habituel engendré par les luttes de pouvoir : guerre, famine et mort.